« Avec la bonne approche, nous pouvons pratiquement éliminer le cancer anal »

09 juin 2026

Le cancer anal est rare, presque toujours lié au virus du papillome humain (HPV) et, dans bien des cas, évitable — à condition de détecter les lésions précancéreuses à temps. Dans une interview approfondie, le docteur Magali Surmont (UZ Bruxelles) explique comment la Belgique s’attaque à ce cancer méconnu. Elle souligne trois moments clés où nous pouvons vraiment faire la différence : la prévention, le dépistage et le traitement.

    « Le cancer anal est si rare, faut-il vraiment s’y intéresser autant ? »

    « C’est une question qu’on me pose parfois — et que je me suis moi-même déjà posée », confie le docteur Magali Surmont, gastro-entérologue à l’UZ Bruxelles, spécialisée en proctologie (affections du rectum et de l’anus) et en pathologie du plancher pelvien.

    « Officiellement, le cancer anal est une maladie rare : en 2023, on a recensé 274 nouveaux cas en Belgique. À titre de comparaison, plus de 8.000 personnes sont diagnostiquées chaque année avec un cancer colorectal », explique-t-elle.

    Mais le mot rare ne dit pas tout.

    Le cancer anal touche deux fois plus de femmes que d’hommes.
    « Même chez les femmes, cela reste un cancer peu fréquent », précise le Dr. Surmont.

    Pour certains groupes, la situation est pourtant très différente.
    « Prenons les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) vivant avec le VIH : leur risque de développer un cancer anal est cent fois plus élevé que celui de la population générale. Dans ce groupe, le cancer anal n’a rien de rare. »

    « En fait, un HSH séropositif a plus de risques de développer un cancer anal qu’une personne de plus de 50 ans d’avoir un cancer colorectal — ou qu’une femme moyenne d’avoir un cancer du col de l’utérus », ajoute-t-elle.

    Détectable et traitable

    La comparaison avec ces deux cancers n’est pas un hasard.
    Tout comme eux, le cancer anal présente des stades précancéreux que l’on peut détecter et traiter. C’est ce qui rend le dépistage ciblé pertinent, souligne le Dr. Surmont.
    « Nous trouvons tous normal d’investir dans les programmes de dépistage du cancer colorectal et du cancer du col de l’utérus. Alors pourquoi laisser le cancer anal de côté ? »

    L’UZ Bruxelles a introduit une demande pour mener une étude sur le dépistage du cancer anal chez les personnes vivant avec le VIH.
    « Mais il ne faut pas oublier que la majorité des personnes atteintes d’un cancer anal ne font pas partie d’un groupe à risque », insiste-t-elle.

    « Dans notre communication, il ne faut donc pas se concentrer uniquement sur les groupes à risque », ajoute le Dr. Surmont.
    « Sinon, on risque de laisser entendre que les autres n’ont rien à craindre. Or, le message doit être clair : si vous avez des symptômes, faites-vous examiner. »

    Lié au HPV

    Outre les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) vivant avec le VIH, les femmes présentant des tumeurs ou des lésions précancéreuses gynécologiques liées au HPV, ainsi que les patients transplantés, font également partie des groupes à haut risque.
    « Ce qu’ils ont en commun, c’est un système immunitaire affaibli », explique le Dr. Surmont.
    « Cela les rend plus vulnérables à une infection chronique par le virus du papillome humain (HPV), qui est responsable de 90 % des cancers de l’anus. »

    Parce que le HPV est une infection sexuellement transmissible, il reste entouré d’un certain tabou. « Et pourtant, il n’y a aucune raison d’en avoir honte : 80 à 90 % des personnes sexuellement actives contractent le HPV à un moment ou à un autre », souligne-t-elle.
    « Dans la plupart des cas, notre corps élimine le virus naturellement. Mais parfois, ce n’est pas le cas — par exemple en raison d’un système immunitaire affaibli ou d’une sensibilité individuelle. »

    Il existe des types de HPV à faible risque et d’autres à haut risque.
    Les premiers provoquent des verrues anogénitales, tandis que les seconds peuvent être à l’origine de plusieurs types de cancers, dont le cancer anal.
    « Si votre corps ne parvient pas à éliminer un type à haut risque, le virus peut rester latent pendant des années — et finir par provoquer des lésions précancéreuses », conclut le Dr. Surmont.

    « Vaccin contre le HPV ? Mon enfant n’en a pas besoin »

    Le stigma autour du HPV peut parfois freiner les parents à faire vacciner leurs enfants. Le Dr. Surmont cite l’exemple des États-Unis.

    « Le vaccin protège à la fois contre les types de HPV à haut risque et à faible risque. Mais aux États-Unis, les campagnes de vaccination insistent délibérément sur la protection contre les formes à haut risque et parlent d’un ‘vaccin contre le cancer’.
    Ils veulent à tout prix éviter qu’on l’appelle un ‘vaccin contre les verrues’. Car beaucoup de parents se disent : “Mon enfant n’a pas de relations sexuelles, pourquoi le vacciner contre ça ?” »

    « Le mieux, bien sûr, est d’éviter toute infection par le HPV », poursuit le Dr. Surmont.
    « Et pour cela, il faut vacciner tôt, avant le premier contact sexuel.
    Cela fait près de vingt ans que nous vaccinons les jeunes filles pour les protéger du cancer du col de l’utérus. Aujourd’hui, nous savons que le HPV est ‘neutre du point de vue du genre’ et peut provoquer d’autres types de cancers. C’est pourquoi, depuis quelques années, les garçons sont eux aussi inclus dans le programme de vaccination en Belgique. »

     Un bulletin perfectible

    En Belgique, la vaccination contre le HPV est entièrement remboursée pour tous les garçons et filles de première année de l’enseignement secondaire.
    Ceux qui manquent la vaccination cette année-là peuvent encore la recevoir jusqu’à la troisième année.
    Cette politique suit la recommandation du Conseil Supérieur de la Santé (CSS), qui conseille de vacciner les filles et les garçons âgés de 9 à 14 ans.

    Mais la Belgique n’obtient pas pour autant un bulletin parfait.
    « La politique actuelle ne suit qu’une partie des recommandations scientifiques », souligne le Dr. Surmont.

    En plus de la vaccination générale entre 9 et 14 ans, le CSS recommande une vaccination de rattrapage pour les adolescents et jeunes adultes de 15 à 26 ans n’ayant pas encore reçu le vaccin.
    Or, cette vaccination de rattrapage n’est pas — ou seulement partiellement — remboursée.

    « Jusqu’à 18 ans, il faut payer 36,30 € de sa poche, soit 12,10 € par dose.
    Au-delà de 18 ans, il faut tout payer soi-même, ce qui revient à près de 400 € », explique le Dr. Surmont.
    « C’est énorme, surtout à un moment de la vie où l’on commence tout juste à se construire.
    Cette barrière financière décourage de nombreux jeunes et jeunes adultes. »

    «Les effets des vaccins que nous administrons aujourd’hui ne se verront que dans 50 ans. »

    Des générations perdues ?

    Le Dr. Surmont espère que la politique de vaccination sera encore renforcée dans les années à venir.
    Mais, insiste-t-elle, la prévention ne peut pas se limiter à la vaccination.

    « Les effets des vaccins que nous administrons aujourd’hui ne se verront que dans 50 ans. Les jeunes que nous vaccinons maintenant auront alors entre 50 et 60 ans, l’âge où l’incidence du cancer anal atteint son pic », explique-t-elle.
    « En attendant, nous avons le devoir de prendre soin des personnes pour qui le vaccin est arrivé trop tard. Ces générations ne doivent pas devenir des générations perdues. »

    Pour ces personnes, la solution réside dans un dépistage par étapes.
    Aujourd’hui, on commence par un frottis anal pour détecter le HPV.
    Si le test est positif, on procède à une anoscopie à haute résolution (HRA), un examen spécialisé qui permet de visualiser et de traiter les lésions précancéreuses.

    « Quand j’ai lancé ma clinique en 2019, on ne savait pas encore si traiter ces lésions précancéreuses faisait vraiment une différence », se souvient le Dr. Surmont.
    « Tout a changé avec l’étude ANCHOR, publiée en 2022 — une étude de référence qui a démontré noir sur blanc que le traitement des lésions précancéreuses réduit considérablement le risque d’évolution vers un cancer anal.
    Ce fut un véritable soulagement pour tous ceux qui travaillent sur le HPV anal et le dépistage.
    Nous en avons enfin eu la certitude : nous faisons vraiment la différence pour nos patients. »

    Non éthique

    Le Dr. Surmont appelle à une approche réfléchie du dépistage.
    « La capacité en matière de HRA en Belgique est limitée. On ne peut pas effectuer massivement des prélèvements anaux pour détecter le HPV et, ensuite, ne pas proposer d’HRA aux personnes dont le test est positif. Ce serait tout simplement non éthique », explique-t-elle.

    C’est pourquoi elle plaide pour une focalisation sur les groupes à haut risque, avec un tri initial basé sur des tests cytologiques et, si nécessaire, des biomarqueurs.
    « Si ces tests sont positifs, une HRA peut alors suivre. De cette façon, nous utilisons notre capacité HRA là où elle a le plus d’impact. »

    En parallèle, cette capacité doit être progressivement renforcée. Cela nécessite des investissements à la fois dans le matériel médical et dans la formation des professionnels de santé.
    « En Belgique, l’HRA n’est pas remboursée. Cela la rend peu attractive pour les hôpitaux et freine la formation de nouveaux spécialistes. Résultat : des temps d’attente pour les patients et une grande variabilité des pratiques sur le terrain. »

    Le constat est similaire ailleurs en Europe.
    « Avec l’International Anal Neoplasia Society (IANS), nous collectons actuellement un maximum d’informations sur la manière dont les différents pays organisent la HRA, afin qu’ils puissent apprendre les uns des autres et structurer leur approche. Nous proposons aussi des “crash courses” lors de congrès médicaux – non pas pour former pleinement les participants à la HRA, ce qui serait impossible en deux heures, mais pour les sensibiliser à son importance et leur donner envie de s’y impliquer. »

    Différentes portes d’entrée

    L’IANS ne se concentre pas sur une seule discipline. « Ce qui est typique du cancer anal, c’est que le premier contact médical peut se faire via des spécialités très différentes. En Belgique, c’est souvent le gastro-entérologue ; aux Pays-Bas, le dermatologue ; au Royaume-Uni, le chirurgien ou l’infectiologue… Peu importe, en réalité, par quelle porte le patient entre. Ce qui compte, c’est d’avoir des parcours de soins multidisciplinaires solides, où les spécialistes collaborent étroitement. »

    Le dépistage occupe une place essentielle dans ces parcours, même s’il arrive parfois trop tard pour détecter les lésions précancéreuses.

    « Heureusement, ces dernières années, nous avons fait de grands progrès dans la prise en charge du cancer anal. La chirurgie mutilante appartient désormais au passé. La chimioradiothérapie est devenue la norme — une approche bien moins invasive — et les taux de survie à cinq ans sont très encourageants : 85 % pour un cancer localisé. En cas de métastases, ce taux tombe à 36 %, d’où l’importance d’un diagnostic aussi précoce que possible. »

    Même si les traitements sont aujourd’hui moins invasifs qu’autrefois, leur impact sur la vie des patients reste considérable, prévient le Dr. Surmont.
    « La toxicité de la chimioradiothérapie provoque souvent des troubles sexuels ou des problèmes de transit intestinal. C’est très difficile à vivre. Dépister tôt, c’est donc crucial, non seulement pour la survie, mais aussi pour la qualité de vie. »

    Et pour l’avenir ? « J’espère qu’à l’horizon de cinquante ans, le cancer anal sera presque éradiqué grâce à la vaccination anti-HPV, accessible à tous les genres. En attendant, prenons soin des générations pour lesquelles il est déjà trop tard pour être vaccinées. Nous avons les outils pour le faire — utilisons-les du mieux possible. »

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