« C’est une question qu’on me pose parfois — et que je me suis moi-même déjà posée », confie le docteur Magali Surmont, gastro-entérologue à l’UZ Bruxelles, spécialisée en proctologie (affections du rectum et de l’anus) et en pathologie du plancher pelvien.
« Officiellement, le cancer anal est une maladie rare : en 2023, on a recensé 274 nouveaux cas en Belgique. À titre de comparaison, plus de 8.000 personnes sont diagnostiquées chaque année avec un cancer colorectal », explique-t-elle.
Mais le mot rare ne dit pas tout.
Le cancer anal touche deux fois plus de femmes que d’hommes.
« Même chez les femmes, cela reste un cancer peu fréquent », précise le Dr. Surmont.
Pour certains groupes, la situation est pourtant très différente.
« Prenons les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) vivant avec le VIH : leur risque de développer un cancer anal est cent fois plus élevé que celui de la population générale. Dans ce groupe, le cancer anal n’a rien de rare. »
« En fait, un HSH séropositif a plus de risques de développer un cancer anal qu’une personne de plus de 50 ans d’avoir un cancer colorectal — ou qu’une femme moyenne d’avoir un cancer du col de l’utérus », ajoute-t-elle.
Détectable et traitable
La comparaison avec ces deux cancers n’est pas un hasard.
Tout comme eux, le cancer anal présente des stades précancéreux que l’on peut détecter et traiter. C’est ce qui rend le dépistage ciblé pertinent, souligne le Dr. Surmont.
« Nous trouvons tous normal d’investir dans les programmes de dépistage du cancer colorectal et du cancer du col de l’utérus. Alors pourquoi laisser le cancer anal de côté ? »
L’UZ Bruxelles a introduit une demande pour mener une étude sur le dépistage du cancer anal chez les personnes vivant avec le VIH.
« Mais il ne faut pas oublier que la majorité des personnes atteintes d’un cancer anal ne font pas partie d’un groupe à risque », insiste-t-elle.
« Dans notre communication, il ne faut donc pas se concentrer uniquement sur les groupes à risque », ajoute le Dr. Surmont.
« Sinon, on risque de laisser entendre que les autres n’ont rien à craindre. Or, le message doit être clair : si vous avez des symptômes, faites-vous examiner. »
Lié au HPV
Outre les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) vivant avec le VIH, les femmes présentant des tumeurs ou des lésions précancéreuses gynécologiques liées au HPV, ainsi que les patients transplantés, font également partie des groupes à haut risque.
« Ce qu’ils ont en commun, c’est un système immunitaire affaibli », explique le Dr. Surmont.
« Cela les rend plus vulnérables à une infection chronique par le virus du papillome humain (HPV), qui est responsable de 90 % des cancers de l’anus. »
Parce que le HPV est une infection sexuellement transmissible, il reste entouré d’un certain tabou. « Et pourtant, il n’y a aucune raison d’en avoir honte : 80 à 90 % des personnes sexuellement actives contractent le HPV à un moment ou à un autre », souligne-t-elle.
« Dans la plupart des cas, notre corps élimine le virus naturellement. Mais parfois, ce n’est pas le cas — par exemple en raison d’un système immunitaire affaibli ou d’une sensibilité individuelle. »
Il existe des types de HPV à faible risque et d’autres à haut risque.
Les premiers provoquent des verrues anogénitales, tandis que les seconds peuvent être à l’origine de plusieurs types de cancers, dont le cancer anal.
« Si votre corps ne parvient pas à éliminer un type à haut risque, le virus peut rester latent pendant des années — et finir par provoquer des lésions précancéreuses », conclut le Dr. Surmont.
« Vaccin contre le HPV ? Mon enfant n’en a pas besoin »
Le stigma autour du HPV peut parfois freiner les parents à faire vacciner leurs enfants. Le Dr. Surmont cite l’exemple des États-Unis.
« Le vaccin protège à la fois contre les types de HPV à haut risque et à faible risque. Mais aux États-Unis, les campagnes de vaccination insistent délibérément sur la protection contre les formes à haut risque et parlent d’un ‘vaccin contre le cancer’.
Ils veulent à tout prix éviter qu’on l’appelle un ‘vaccin contre les verrues’. Car beaucoup de parents se disent : “Mon enfant n’a pas de relations sexuelles, pourquoi le vacciner contre ça ?” »
« Le mieux, bien sûr, est d’éviter toute infection par le HPV », poursuit le Dr. Surmont.
« Et pour cela, il faut vacciner tôt, avant le premier contact sexuel.
Cela fait près de vingt ans que nous vaccinons les jeunes filles pour les protéger du cancer du col de l’utérus. Aujourd’hui, nous savons que le HPV est ‘neutre du point de vue du genre’ et peut provoquer d’autres types de cancers. C’est pourquoi, depuis quelques années, les garçons sont eux aussi inclus dans le programme de vaccination en Belgique. »
Un bulletin perfectible
En Belgique, la vaccination contre le HPV est entièrement remboursée pour tous les garçons et filles de première année de l’enseignement secondaire.
Ceux qui manquent la vaccination cette année-là peuvent encore la recevoir jusqu’à la troisième année.
Cette politique suit la recommandation du Conseil Supérieur de la Santé (CSS), qui conseille de vacciner les filles et les garçons âgés de 9 à 14 ans.
Mais la Belgique n’obtient pas pour autant un bulletin parfait.
« La politique actuelle ne suit qu’une partie des recommandations scientifiques », souligne le Dr. Surmont.
En plus de la vaccination générale entre 9 et 14 ans, le CSS recommande une vaccination de rattrapage pour les adolescents et jeunes adultes de 15 à 26 ans n’ayant pas encore reçu le vaccin.
Or, cette vaccination de rattrapage n’est pas — ou seulement partiellement — remboursée.
« Jusqu’à 18 ans, il faut payer 36,30 € de sa poche, soit 12,10 € par dose.
Au-delà de 18 ans, il faut tout payer soi-même, ce qui revient à près de 400 € », explique le Dr. Surmont.
« C’est énorme, surtout à un moment de la vie où l’on commence tout juste à se construire.
Cette barrière financière décourage de nombreux jeunes et jeunes adultes. »