« Nous avons les outils pour en finir avec le cancer du col de l’utérus »

05 juin 2026

Depuis janvier 2025, le dépistage du cancer du col de l'utérus chez les femmes à partir de 30 ans se déroule différemment. Le frottis est d'abord analysé pour détecter la présence du papillomavirus humain (HPV), puis un examen cytologique est réalisé en fonction du résultat de ce premier test. Il y a une bonne raison à cela : cette nouvelle méthode de dépistage est plus efficace pour détecter les lésions susceptibles d'évoluer vers un cancer du col de l'utérus.

    Pourtant, en Belgique, plus de 30 % des femmes sont encore insuffisamment dépistées et un peu plus de 10 % ne se sont même jamais fait dépister. Il est possible de faire mieux.

    « Le cancer du col de l’utérus touche principalement les femmes entre 35 et 65 ans. À l’échelle mondiale, c’est le quatrième cancer le plus fréquent chez les femmes, et même le troisième chez les femmes de moins de 30 ans. C’est aussi la quatrième cause de décès par cancer chez les femmes », explique le Dr Kobe Dewilde, gynécologue à l’UZ Leuven et spécialiste des infections à HPV. Coauteur des nouvelles recommandations nationales de dépistage[1], il a été étroitement associé à l’élaboration et à la mise en œuvre de cette nouvelle approche. Grâce à la vaccination et au dépistage, le cancer du col de l’utérus est devenu moins fréquent en Belgique. Avec 610 nouveaux diagnostics en 2023, il occupait la 13e place des cancers les plus fréquents chez les femmes. Mais le Dr Dewilde n’y voit pas une raison de se reposer sur ses lauriers.

    Comment tout commence

    « Presque tous les cas de cancer du col de l’utérus sont causés par le HPV », explique-t-il. « Plus de 200 types de HPV sont connus, dont 12 sont oncogènes et peuvent notamment provoquer un cancer du col de l’utérus : ce sont les types à haut risque. Les types 16 et 18 sont les plus importants. À eux seuls, ils sont responsables de plus de trois quarts des cas de cancer du col de l’utérus. »

    Le HPV est un virus très répandu et extrêmement contagieux. Une infection à HPV est donc fréquente. Près de 90 % des hommes et des femmes sexuellement actifs entrent tôt ou tard en contact avec le virus. Chez la grande majorité d’entre eux (90 %), l’organisme élimine toutefois le virus spontanément en deux à trois ans. Toutes les infections à HPV ne conduisent donc pas à un cancer. Ce n’est que lorsqu’un HPV à haut risque persiste que des lésions précancéreuses peuvent apparaître, c’est-à-dire des cellules anormales susceptibles d’évoluer vers un cancer. « Ce processus est long : il prend en moyenne 10 à 15 ans », précise-t-il (voir encadré). « Le risque de développer un cancer du col de l’utérus à la suite d’une infection à HPV est faible, de l’ordre de 1 %. Mais comme un très grand nombre de femmes sont infectées, cela représente malgré tout un groupe important en chiffres absolus. »

    [1] Directive Scientifique : Soutenant l’introduction du test HPV pour le dépistage du cancer du col de l’utérus en Belgique. Source: Sciensano

    Comment une tumeur se développe-t-elle ?

    Lors d’une infection prolongée par le HPV, de l’ADN viral s’introduit dans les cellules du col de l’utérus. Cet ADN peut s’intégrer à l’ADN de la cellule. La cellule se met alors à produire des protéines virales, notamment E6 et E7. Ces protéines perturbent des mécanismes de contrôle essentiels qui régulent normalement la division cellulaire et éliminent les cellules présentant des anomalies. Les cellules anormales continuent alors à se multiplier au lieu de disparaître, ce qui conduit à terme à un cancer.

    Le tabagisme augmente le risque

    Les principaux facteurs de risque favorisant la persistance d’une infection à HPV sont le tabagisme et l’immunodéficience. « Le tabagisme modifie les défenses immunitaires de telle sorte que le virus est moins bien éliminé, ce qui augmente le risque de lésions précancéreuses. Le risque est également nettement plus élevé chez les personnes dont le système immunitaire est affaibli, par exemple après une transplantation ou en cas de sida. Une inflammation du col de l’utérus vous rend quant à elle plus vulnérable à une infection à HPV. Enfin, l’âge joue aussi un rôle : avec les années, l’organisme semble éliminer le virus moins facilement. »

    « En réalité, le cancer du col de l’utérus ne devrait plus exister. »

    Un dépistage adapté à l’âge

    Le dépistage du cancer du col de l’utérus repose toujours sur un frottis réalisé par le médecin généraliste ou le gynécologue. Pour cet examen, un spéculum est introduit dans le vagin afin de rendre le col de l’utérus plus accessible. À l’aide d’une petite brosse souple, le médecin prélève des cellules du col de l’utérus et de la muqueuse vaginale. Le frottis est ensuite envoyé au laboratoire pour analyse. La procédure de test et la fréquence du dépistage varient toutefois en fonction de l’âge.

    Les femmes âgées de 25 à 29 ans inclus sont conseillées de se faire faire un frottis tous les trois ans. Le frottis est d’abord examiné à la recherche de cellules anormales : c’est le test de Pap classique. Si des anomalies importantes sont détectées, une colposcopie est réalisée. En cas d’anomalies légères ou peu claires, un test HPV est effectué sur le même prélèvement. Si ce test est négatif pour un HPV à haut risque, un nouveau dépistage après trois ans suffit. Si le test est positif, un nouveau frottis avec examen cytologique et test HPV est réalisé un an plus tard. Si les résultats sont rassurants, le dépistage suivant peut à nouveau avoir lieu après trois ans ; dans le cas contraire, une colposcopie est réalisée.

    Pour les femmes âgées de 30 à 64 ans inclus, un frottis tous les cinq ans est recommandé. La procédure est inversée : le frottis est d’abord analysé pour détecter le HPV. Si le test est négatif pour un HPV à haut risque, un nouveau dépistage après cinq ans suffit. Ce n’est que lorsqu’un HPV à haut risque est détecté qu’un examen cytologique est réalisé. En présence d’un HPV de type 16 ou 18, une colposcopie est en outre réalisée immédiatement. Pour les autres types à haut risque, la suite de la prise en charge – colposcopie ou nouveau test HPV dans un délai maximal d’un an – dépend du résultat de l’examen cytologique.

    « Dépister les femmes de moins de 25 ans n’a aucun intérêt », assure le Dr Dewilde. « Dans cette tranche d’âge, le HPV est beaucoup plus fréquent. On détecterait donc un grand nombre d’anomalies temporaires qui disparaîtraient spontanément, alors que le risque de tumeur ou de lésion précancéreuse est extrêmement faible. Cela engendre surtout des inquiétudes inutiles et des examens complémentaires sans réel bénéfice pour la santé. »

    Le test HPV est plus efficace que le test de Pap

    Pourquoi est-on passé du test de Pap classique au test HPV pour les femmes à partir de 30 ans ? Les résultats qui ont conduit à ce changement avaient déjà été synthétisés il y a plus de dix ans par le Pr Marc Arbyn. Chercheur au Centre du Cancer de Sciensano et à l’UGent, il est reconnu internationalement pour ses travaux sur le dépistage du cancer du col de l’utérus. « Sa méta-analyse, qui rassemble les résultats de nombreuses études, montre qu’après un test HPV négatif, le risque de développer des lésions précancéreuses ou un cancer du col de l’utérus dans les années suivantes est plus faible qu’après un test de Pap négatif, et que cette différence persiste plus longtemps », explique le Dr Dewilde. « Cela s’explique par le fait que le test HPV est plus sensible : lors du premier dépistage, davantage de lésions précancéreuses sont détectées et peuvent être traitées, ce qui réduit le nombre de cancers observés lors des dépistages ultérieurs. Cela permet d’espacer les dépistages jusqu’à cinq ans en toute sécurité, contre trois ans avec le frottis classique. »

    Pourquoi, chez les femmes de moins de 30 ans, ne recherche-t-on pas directement le virus mais plutôt la présence de cellules anormales ? « Avant 30 ans, les infections à HPV sont nombreuses. Nous en détecterions donc beaucoup qui disparaîtraient spontanément, alors que le risque de cellules anormales et de cancer du col de l’utérus est, à cet âge, nettement plus faible. »

    Cette limite d’âge a été définie par un groupe d’experts réunissant des chercheurs de Sciensano, des médecins généralistes, des gynécologues, des pathologistes et des virologues. Les données du Registre belge du cancer ont été déterminantes.

    Bien que des données scientifiques solides démontrent depuis plus de dix ans que le test HPV est plus efficace que le test de Pap classique, il a fallu attendre 2025 pour que la Belgique adapte son programme de dépistage. Ce n’est pas tant un manque de confiance dans les données scientifiques, mais plutôt le temps nécessaire pour harmoniser les recommandations médicales, le remboursement, le fonctionnement des laboratoires et l’organisation du dépistage de la population.

    « Le test HPV permet de prévenir davantage de cancers du col de l’utérus. C’est pourquoi il constitue le meilleur choix », estime le Dr Dewilde. Qu’en est-il du très petit nombre de tumeurs rares qui ne sont pas causées par le HPV ? Ne risquent-elles pas d’échapper au dépistage ? « En Belgique, nous avons prévu un filet de sécurité supplémentaire. En présence de symptômes, tels que des saignements anormaux, un examen cytologique peut également être demandé. C’est pourquoi il reste important de consulter un médecin en cas de symptômes. Mais je le répète : le passage au dépistage par HPV permet précisément de réduire le nombre total de cancers du col de l’utérus qui échappent au dépistage. »

    Pourquoi la régularité est importante

    Mieux vaut prévenir que guérir. La vaccination à un jeune âge reste donc la meilleure manière de prévenir le cancer du col de l’utérus, avec une réduction du risque pouvant atteindre 90 % pour les lésions précancéreuses et le cancer.
    Le dépistage à partir de 25 ans reste toutefois important, y compris chez les femmes vaccinées, car aucun vaccin n’offre une protection complète. « Le dépistage permet de détecter les lésions précancéreuses. Il s’agit de zones contenant des cellules anormales susceptibles d’évoluer vers un cancer. La plupart du temps, elles provoquent peu ou pas de symptômes. Il vous arrive parfois de remarquer des saignements pendant ou après les rapports sexuels ou des pertes vaginales inhabituelles par leur couleur ou leur odeur, mais elles passent souvent inaperçues pendant longtemps. Grâce au dépistage, nous pouvons également diagnostiquer et traiter à temps les femmes qui ne sont pas vaccinées ou chez qui le vaccin ne protège pas complètement. Il est néanmoins important de respecter la fréquence de dépistage recommandée, car après un test négatif, vous pouvez encore contracter une infection à HPV ou un virus latent peut redevenir actif. Nous pouvons alors le détecter trois ou cinq ans plus tard grâce à un frottis de contrôle. »

    Il ne dit pas cela pour inquiéter les femmes. Les cancers d’intervalle – des cancers qui apparaissent entre deux dépistages après un résultat précédent normal – existent, mais ils sont très rares et moins fréquents avec le test HPV qu’avec le test de Pap classique. L’efficacité du dépistage se reflète également dans les chiffres du Centre de dépistage du cancer (CVKO) : les femmes ayant déjà participé au dépistage sont généralement diagnostiquées à un stade plus précoce que celles qui n’ont jamais eu de frottis.

    La vaccination protège, le dépistage reste indispensable

    La couverture vaccinale en Belgique, particulièrement en Flandre, est bonne. Heureusement, car la vaccination à un jeune âge reste la meilleure protection. Le Dr Dewilde met toutefois en garde contre un faux sentiment de sécurité :« Ne pensez surtout pas : je suis vaccinée, donc je n’ai plus besoin de frottis. Car c’est là que les problèmes commencent !»

    Le taux de participation au dépistage doit cependant encore augmenter. Il s’agit d’un objectif explicite tant en Flandre que dans la Communauté française. « En Flandre, nous approchons des 70 % fixés comme objectif par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) », explique-t-il (voir encadré). « Ces dernières années, de nombreuses initiatives ont été testées pour mieux atteindre les groupes difficiles à mobiliser, notamment des actions de proximité locales, des collaborations avec des médiateurs interculturels et des actions d’information dans les écoles auprès des jeunes. Nous semblons progressivement atteindre un plafond : les études montrent qu’envoyer une lettre de rappel ou une invitation supplémentaire a peu d’effet. »

    Le Dr Dewilde attend les effets les plus importants des autotests. Il en existe différents types, par exemple ceux qui permettent de réaliser soi-même un prélèvement vaginal à l’aide d’une petite brosse ou ceux qui reposent sur un échantillon d’urine. Ces prélèvements sont ensuite analysés en laboratoire à la recherche d’un HPV à haut risque. « Je ne plaide pas pour orienter tout le monde vers les autotests : never change a winning team ! Mais pour les femmes que nous avons plus de difficultés à convaincre de participer au dépistage chez un médecin généraliste ou un gynécologue, les autotests peuvent faire la différence. Les études pilotes montrent qu’ils augmentent effectivement la participation au dépistage dans ce groupe. De plus, nous constatons qu’une approche d’opt-out, dans laquelle l’autotest est envoyé d’emblée avec l’invitation, entraîne une participation plus importante qu’un système d’opt-in. »

    Le Dr Dewilde ne peut pas le souligner assez : la vaccination et le dépistage constituent les deux piliers essentiels d’une politique visant à éliminer le cancer du col de l’utérus. « En réalité, le cancer du col de l’utérus ne devrait plus exister. L’objectif de l’OMS est de descendre sous les 4 cas pour 100 000 femmes par an. Éradiquer à 100 % le cancer du col de l’utérus n’est malheureusement pas possible : rien n’est jamais à 100 % en médecine. Il subsistera probablement toujours quelques tumeurs rares qui passeront entre les mailles du filet, mais elles doivent être extrêmement peu nombreuses. En Belgique, nous disposons des outils nécessaires pour faire mieux que la norme fixée par l’OMS. J’espère donc me retrouver au chômage dans quelques années et que je pourrai me consacrer à un autre problème médical. Ce serait formidable », conclut-il.

    « Ne pensez surtout pas : je suis vaccinée, donc je n’ai plus besoin de frottis. »

    Objectifs de l’OMS

    L’Organisation mondiale de la Santé souhaite faire du cancer du col de l’utérus une maladie très rare d’ici 2080 (moins de 4 cas pour 100 000 femmes). Pour y parvenir, elle a fixé l’objectif 90-70-90 pour 2030 : d’ici là, 90 % des filles devront être vaccinées contre le HPV, 70 % des femmes devront participer au dépistage et 90 % des femmes présentant des lésions précancéreuses du col de l’utérus devront recevoir un traitement approprié. Source

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